Lettre ouverte à Nathalie Kosciusko-Morizet

Réponse à la tribune « François Hollande, le président amateur », parue dans Le Figaro hier. 

Je salue tout d’abord l’oeuvre rhétorique que vous signiez hier dans Le Figaro.
Je salue cette oeuvre qui prouve votre fâcheuse préférence à convaincre plutôt qu’instruire.
Je salue votre hargne. Je me désole en revanche d’y avoir lu tant de démagogie et si peu de convictions.

Laissez-moi, cependant, poser quelques questions.
Qui est ce «nous» auquel vous faites si souvent allusion? Vous qui commencez par dire que vous êtes «comme tous les Français». Vous qui nous dites que la «victoire de François Hollande nous a laissé un goût amer». Vous qui nous dites que «apparemment, nous ne pouvons rien faire». Vous qui nous dites que «nous avons le devoir de définir les lignes politiques de demain». Mais… que «nous allons être un peu seuls».
Allons bon. Nous, «peuple de France», allons être un peu seuls?
La feinte était habile, mais la faille si proche. Vous êtes bien loin de parler aux Français, et le média même que vous utilisez pour vous exprimer le prouve. Pourrais-je vous en blâmer? Non. En revanche, alors que vous déplorez que notre pays «ne parvient plus à se rassembler», vous creusez encore le fossé qui nous sépare.
Oui, vous creusez le fossé et accentuez encore les tensions.
En passant la pommade aux Français, qui ont «une force, une énergie, une intelligence exceptionnelle» tout en écrivant que la présidence de François Hollande est le «fruit du hasard» ou qu’il vous a «confisqué» le «pouvoir». Que dois-je en conclure? Ne fais-je pas partie de ces hommes et ces femmes du «grand pays» qu’est la France? Ou bien mon vote ne compte-t-il pas? Nous, électeurs de François Hollande, sommes nous si bêtes pour être tombés dans le piège d’ «une créature médiatique ou de marketing»?
Pire. Remettriez-vous en question la démocratie même? François Hollande est bien votre président, tout comme Nicolas Sarkozy fut le mien – quoiqu’il m’en ait coûté. Que vous combattiez le nouveau pouvoir en place, c’est une chose. Que vous le refusiez en est une autre.

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont tous ces mensonges que vous proférez. Je me demande si vous croyez vous-mêmes ou si ce sont simplement de bons mots pour revigorer votre électorat.
Allons, soyons honnêtes, l’élection de François Hollande n’est pas le «fruit du hasard». C’est la rencontre, d’abord, d’un homme et d’un peuple, le fruit d’un élan d’espoir. C’est aussi le fruit d’une colère sourde contre Nicolas Sarkozy.

Le fruit d’une colère sourde contre un pouvoir qui n’a cessé de monter les Français les uns contre les autres. Ce qui est ironique lorsque l’on vous entend parler de rassemblement.

Le fruit d’une colère sourde contre un pouvoir qui ne s’est pas servi de son pouvoir pour le bien du plus grand nombre mais pour asseoir le sien davantage. Ce qui est ironique lorsque vous dénoncez que François Hollande et ses ministres «veulent mettre l’Etat en coupe et se servir».

Le fruit d’une colère si profonde contre le pouvoir que François Hollande n’a pu bénéficier d’un «état de grâce», car l’impatience était trop vive. L’impatience de quoi? Du changement.

François Hollande ne vous a pas «confisqué le pouvoir». C’est le peuple français, à qui vous demandez où il est passé, qui vous l’a repris.

Dans ce déballage d’inepties – mais bien écrites, reconnaissons-le, vous tirez à boulet rouge sur le nouveau président, quoi de plus normal? L’étonnant, c’est que vous vous positionnez en défenseure de la gauche, la vraie.

Puisque les sondages disent que les électeurs de François Hollande eux-mêmes sont déçus du début de quinquennat, vous surfez sur la vague et critiquez ce président qui ne fait pas ce qu’il a promis, qui ne met pas en oeuvre des réformes suffisamment marquées à gauche.

Est-ce cependant à vous de demander aux lecteurs du Figaro si «le socialisme existe encore»?
Vous invoquez les grands noms : Jaurès, Blum, de Gaulle. Et confondez l’histoire de notre pays avec les mythes de nos mémoires.

Les mythes parce que vous ôtez à ces trois grands noms leur véritable histoire. Jaurès fut énormément critiqué par la droite nationaliste comme par la gauche révolutionnaire. Blum fut attaqué, calomnié. De Gaulle fut un général de guerre honoré, un président réclamé avant d’être combattu pour finalement se voir retirer le pouvoir.

Vous préférez voir en François Hollande un héritier de René Coty, obligé d’appeler Charles de Gaulle en 1958? Un héritier du «petit père Queuille», corrézien (quelle coïncidence!), symbole de l’inefficacité politique, qui quitta Pierre Mendès France pour fonder le Centre républicain? Grand bien vous fasse. Mais seul le temps, d’abord celui du quinquennat, puis celui, plus long, plus vaste, de l’Histoire dira de qui François Hollande fut l’héritier.

Vous êtes inquiète de savoir si le socialisme est mort. Vous êtes inquiète de savoir si «le Front National bénéficiera de tout ce dépit, de tant de mépris, de toute cette impéritie». Vous avez combattu le Front National, à titre personnel, je ne vous le retire pas.

Mais là encore, un peu d’honnêteté. Ce score si haut de Marine Le Pen aux élections présidentielles, est-ce la faute de la gauche? Est-ce la gauche qui a déçu?

Si «la gauche autiste, calculatrice, peut être le meilleur allié du FN», que pourrait-on dire des dernières campagnes électorales que l’UMP a menées? Vous – femme de droite – qui parlez aux électeurs de droite, comment pouvez-vous vous poser en rempart contre le Front National et ne pas monter au créneau lorsque Jean-François Copé poursuit ce virage très bleu marine pour défendre nos pains au chocolat?

En mélangeant tout, vous en appelez à la Révolution. Oui, vous demandez «où sont les frondeurs», ceux qui pourront «se battre», à corps perdu, «ongles et griffes sortis» contre François Hollande, «cet autre Louis Philippe». Oui, selon vous, nous vivons «un moment de Restauration, post-mitterrandien».

Si j’osais la pique, je vous répondrais que vous avouez-là le côté très Napoléonien du précédent locataire de l’Elysée.
Mais ce n’est pas le sujet. Simplement, ne confondez pas tout. Vous le dites vous-même : «tout cela est anachronique». La République est ainsi faite : le peuple choisit son président. Point de révolution, ce serait là encore refuser le jeu de la démocratie. Et vous défendez ses valeurs, n’est-ce pas? Vous défendez les voix qui s’élèvent des urnes lorsqu’elles vous choisissent, vous devez les accepter aussi lorsqu’elles vous préfèrent quelqu’un d’autre. Le poids d’un vote est le même chaque fois.

Vous dénoncez pèle-mêle amateurisme, «fadeur», «hésitation», arrogance, mensonge et tricherie. Vous caressez à droite, vous caressez à gauche. Vous conspuez les «bourgeois de la politique» et «les bobos», parlez à ceux qui ont «envie d’être riches», vous vous préoccupez «des ouvriers, des employés».

Vous vous inquiétiez pour l’avenir de la CGT entre «renonciation, trahison et collaboration». Vous aimez décidément jouer avec l’histoire, Madame Kosciusko-Morizet.

Vous êtes partout, Madame Kosciusko-Morizet, en usant de ce double langage. Mais vous n’êtes nulle part. Vous condamnez François Hollande pour avoir utilisé des «slogans séduisants et populistes» et j’ose croire que vous avez rougi d’écrire cela. Rougi en tant que soutien indéfectible de Nicolas Sarkozy, rougi parce que votre tribune est un modèle de démagogie et d’électoralisme.

Vos attaques ne vous grandissent pas. Vous, à droite, qui avez tant critiqué comment se comportait le Parti Socialiste dans l’opposition, je m’étais attendue à mieux. A moins de bassesses, plus d’idées. A amateur, amateurs et demi. 

Pourquoi tant de haine?

Hier encore sans que l’on ne puisse véritablement parler d’état de grâce, c’était l’espoir qui dominait.

Et puis, soudain, la méfiance, le rejet, le désamour, comme dirait Claire Chazal, sont apparus.

Les Unes des hebdomadaires se suivent, se ressemblent, accusent et se vendent bien. Les côtes de popularité de François Hollande et Jean-Marc Ayrault ne cessent de chuter dans les sondages.

Pourquoi, après quatre mois de présidence, François Hollande et son gouvernement sont-ils à ce point conspués dans les médias? Pourquoi les français sont-ils si déçus de cette politique qui n’a pas encore eu le temps de se mettre véritablement en place?

Ils sont accusés d’immobilisme. Est-ce donc le style qui ne passe pas?

Soudainement élu, l’homme politique est-il censé devenir super héros ou magicien et pouvoir tout changer, tout résoudre, en quatre mois?

Les négociations, les réflexions, les tâtonnements aussi, parfois, sont-ils mal acceptés? Faudrait-il réformer vite, à tour de bras, sans prendre la peine de faire revivre le dialogue social?

C’est bien parce que la situation de la France est grave que prendre son temps est nécessaire. Chaque erreur pourrait couter bien plus cher que quelques semaines de réflexion.

Mais peut-être soupçonne-t-on François Hollande de ne rien faire parce qu’il n’est pas constamment en train de tout commenter, de se montrer?

Nicolas Sarkozy nous a donné de mauvaises habitudes, lui qu’on voyait partout, tout le temps. Comme si l’omniprésence était un gage d’omnipotence.

Au lendemain de l’élection de François Hollande, certains ont pu souffrir de manque. Lui que l’on avait vu sans cesse, jusqu’à la lie, dans les médias durant la campagne présidentielle, s’effaçait au moment critique.

Et si le sentiment de manque s’était transformé en sentiment d’abandon? Il ne se montre pas, il n’est pas là, il ne travaille pas. «Il n’y a plus de pilote dans l’avion».

Peut-on parler d’erreur de communication? Ou peut-on accepter que la Présidence de la République ne soit pas une fonction spectacle?  

Dimanche, François Hollande a promis qu’il s’exprimerait devant les Français à chaque étape du plan de redressement sur deux ans qu’il a en projet. C’est bien cela que l’on attend du Président : qu’il rende des comptes sur l’action qu’il mène et qu’il ne s’éparpille pas. 

Article 67

ARTICLE 67. Le Président de la République n’est pas responsable des actes accomplis en cette qualité, sous réserve des dispositions des articles 53-2 et 68. Il ne peut, durant son mandat et devant aucune juridiction ou autorité administrative française, être requis de témoigner non plus que faire l’objet d’une action, d’un acte d’information, d’instruction ou de poursuite. Tout délai de prescription ou de forclusion est suspendu. Les instances et procédures auxquelles il est ainsi fait obstacle peuvent être reprises ou engagées contre lui à l’expiration d’un délai d’un mois suivant la cessation des fonctions.

C’est à minuit que le carrosse de Cendrillon se transforme en citrouille. C’est à minuit, ce soir, que Nicolas Sarkozy sera, à nouveau, un citoyen comme les autres. C’est à dire, un citoyen soumis à la Justice comme chacun d’entre nous.

Ces cinq dernières années, l’article 67 de la Constitution a bien protégé le Président. A propos de l’affaire Woerth-Bettencourt, à propos de l’affaire Karachi devenu l’affaire Takieddine, à propos de l’accord lybien.

Que de financements obscurs qui s’éclairent peu à peu! Nicolas Sarkozy semble, en effet, mêlé à de nombreuses affaires dans lesquelles l’argent n’est pas propre. Dans lesquelles l’argent est même sale.

En 1995, alors ministre du budget, Nicolas Sarkozy aurait joué un rôle dans le financement de la campagne présidentielle d’Édouard Balladur qui proviendrait, en partie, de rétrocommissions sur la vente d’arme au Pakistan. Nicolas Sarkozy n’est pas le premier sur la liste des personnes à interroger dans cette enquête. Mais aux vues des révélations de Médiapart, notamment, il semble inconcevable que l’ancien Président ne soit pas entendu par les juges.

Les deux autres affaires dans lesquelles Nicolas Sarkozy pourrait être entendu concernent le financement de la campagne présidentielle de 2007. Liliane Bettencourt, par le biais d’Eric Woerth alors trésorier de l’UMP, aurait donné d’importantes sommes d’argent de façon illégale. Médiapart a également révélé un document qui prouverait qu’un accord aurait été conclu en 2006 entre Kadhafi et Nicolas Sarkozy. Cet accord concernerait la promesse d’un don de 50 millions d’euros pour la campagne de celui qui fut élu le 16 mai 2007.

Nous verrons donc dans les mois prochains ce que la Justice décidera pour Nicolas Sarkozy. Cette Justice qui a déjà condamné Jacques Chirac en 2007, devra à nouveau interroger un ancien Président.

Mais peut-être est-ce le bon moment pour nous interroger sur une immunité présidentielle qui a fait son temps.

Se pourrait-il, qu’en 2012, on puisse considérer que le Président de la République n’est pas intouchable? Se pourrait-il, qu’en 2012, on puisse considérer qu’un Président qui serait mêlé à des affaires judiciaires doive en répondre immédiatement? Ceci permettrait que certaines enquêtes avancent plus rapidement. Ceci permettrait aussi, éventuellement, que la fonction présidentielle soit moins sujette aux dérives. Pour cela, il serait évidemment nécessaire de renforcer l’indépendance de la Justice.

Même si les fonctions présidentielles obligent à ne pas être un citoyen tout à fait comme les autres, un citoyen tout à fait normal, elles ne doivent plus permettre à certains d’abuser de leur pouvoir (comme le fit François Mitterrand avec l’affaire des écoutes) ou d’échapper à la Loi.

Il est temps, donc, peut-être, de revoir cet article 67. Avec un peu de chance, le comportement des futurs présidents s’en trouvera amélioré.

Il est temps, en 2012, que la fonction ne protège plus l’homme. Au contraire, c’est bien l’homme qui l’incarne qui doit défendre la fonction, et en la respectant, la garder respectable.